Wizz, Purp, Whipd… Ces applis “pour faire des amis” que les pédophiles utilisent pour piéger vos enfants

Yvan Pedri
7 Min Read

Des prédateurs sexuels qui contactent des enfants de 11 ans. Des photos intimes extorquées sous la menace. Des jeunes poussés au suicide en quelques heures. Ce n’est pas un film. C’est ce qui se passe en ce moment même sur des applis que vos enfants ont peut-être déjà sur leur téléphone.

Des noms innocents, une réalité terrifiante

Wizz. Purp. Whipd. Ces noms sonnent comme des jeux vidéo ou des marques de bonbons. Ils désignent pourtant des plateformes présentées comme des applis de rencontres amicales pour ados, et qui fonctionnent exactement comme Tinder. On swipe. On matche. On envoie des messages privés. On peut même payer pour obtenir plus de swipes.

Une enquête du journal britannique The Sun a révélé qu’il est extrêmement facile pour n’importe qui, même un adulte, de contourner les vérifications d’âge sur ces plateformes. Un journaliste de 24 ans a pu se créer un profil de 14 ans sur Purp en quelques minutes. Même chose sur Hoop et Whipd, en entrant simplement un faux nom, un faux âge et un selfie bidon.

“On m’a demandé des photos nues et on m’a menacée”

Ce n’est pas qu’une faille technique. C’est une menace réelle, documentée, avec des victimes réelles.

Childline, une ligne d’aide aux enfants au Royaume-Uni, a rapporté le témoignage d’une fillette de 11 ans qui expliquait avoir été contactée sur Wizz par quelqu’un qui prétendait avoir 13 ans. “On m’a demandé une photo nue et on m’a menacée en disant qu’ils savaient où j’habitais, alors je l’ai envoyée.”

En France, Véronique Béchu, directrice chez e-Enfance et ancienne policière spécialisée dans la lutte contre les violences faites aux enfants, tire la sonnette d’alarme. Elle confie au Sun avoir traité récemment des cas de sextorsion et de revenge porn via Wizz, avec des victimes âgées de seulement 15 ans. “On sait que les enfants peuvent s’envoyer des photos d’eux-mêmes, et ça peut devenir un moyen pour les prédateurs sexuels d’obtenir des images pédopornographiques. C’est conçu comme un Tinder pour ados.”

Des prédateurs condamnés, des enfants brisés

Les faits divers liés à ces applis s’accumulent à une vitesse alarmante.

En 2023, Shabaz Hussain, 23 ans, a été condamné à neuf ans de prison au Royaume-Uni. Il s’était fait passer pour un enfant sur Wizz, avait manipulé une fillette de 12 ans pendant des mois, avant de la rencontrer et de l’agresser sexuellement.

Ryan Austin Lauless, 31 ans, originaire du Colorado, a écopé de 84 ans de prison après avoir exploité sexuellement au moins 84 enfants via Purp et d’autres applis similaires dans plusieurs pays.

En 2025, Alejandro Porras, 28 ans, a été condamné à trois ans de prison à Chicago pour s’être fait passer pour un adolescent sur Wizz afin d’attirer et d’abuser de mineures.

Et en 2024, Wizz a été temporairement retirée de l’App Store et du Google Play Store après que des associations ont signalé une exploitation sexuelle massive sur la plateforme.

La sextorsion peut tuer

Haley McNamara, directrice exécutive du National Centre on Sexual Exploitation (NCOSE), explique au Sun comment fonctionne le piège. Les prédateurs commencent par établir un contact sur ces applis, puis poussent les jeunes à migrer vers Snapchat ou Instagram. Là, ils les manipulent pour obtenir des images intimes. Et ensuite vient le chantage.

“Les sextorsionnistes exercent une pression psychologique intense sur ces enfants pour qu’ils envoient davantage de matériel pédopornographique ou de l’argent. Il existe de nombreux cas d’enfants contactés qui, en l’espace de quelques heures, ont fait des choix aussi extrêmes que le suicide.”

Brandon Guffey, membre du Congrès américain, a perdu son fils de 17 ans, victime de sextorsion sur les réseaux sociaux. Il alerte aujourd’hui les familles du monde entier. “Un prédateur ira toujours là où se trouve sa proie. Si les enfants vont sur ces applis de rencontres, ils y seront aussi.”

Des vérifications d’âge qui ne valent rien

Le problème de fond, selon les experts, c’est que les systèmes de vérification d’âge sont délibérément insuffisants. Les méthodes robustes, comme la vérification d’identité couplée à la biométrie, coûtent cher. Les estimations d’âge par intelligence artificielle à partir d’un selfie, elles, coûtent bien moins cher. Et peuvent être trompées.

Teodora Pavkovic, directrice chez l’organisation de sécurité en ligne Linewize, résume la situation sans détour. “Actuellement, les vérifications d’âge ne sont malheureusement pas efficaces à 100 %. La technologie continue cependant de progresser.”

McNamara va plus loin. Pour elle, même des vérifications parfaites ne suffiraient pas, car le problème est structurel. “Ces applis ont comme prémisse de connecter des mineurs avec des inconnus. C’est une prémisse dangereuse. C’est là, en définitive, le vrai problème.”

Un jeu de taupe sans fin

Quand une appli est bannie, une autre prend sa place. Yubo, anciennement connue sous le nom de Yellow, était autrefois la plateforme la plus populaire chez les ados. Face aux critiques, elle a été forcée de relever son âge minimum à 18 ans en novembre dernier. Aussitôt, Hoop, Purp et d’autres ont comblé le vide.

Béchu résume l’impuissance des autorités face à ce phénomène. “Si on ferme une appli, d’autres vont exploser.”

McNamara abonde dans ce sens. “Il y a des dizaines et des dizaines d’applis copycats, classées 12 ans et plus, qui ont essentiellement la même structure et les mêmes objectifs.”

Ce que vous pouvez faire maintenant

Vérifiez les téléphones de vos enfants. Cherchez Wizz, Purp, Whipd, Hoop ou toute autre appli de “rencontre amicale”. Parlez-leur ouvertement, sans dramatiser, mais sans minimiser non plus.

Pavkovic conseille aux parents de garder en tête que “leurs enfants interagiront avec des inconnus, que la vérification d’âge n’est pas un mécanisme de sécurité infaillible, et que même si ces plateformes n’ont pas été conçues comme des applis de rencontres, beaucoup de jeunes les utilisent dans ce but.”

Le danger est réel. Il est sur leur écran. Et il n’attend pas.

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