Elle trône dans presque tous les tiroirs à jouets de France. Elle a les dents de trois générations d’enfants. Et pourtant, Sophie la girafe cache un secret que l’entreprise Vulli aurait préféré garder bien enfoui.
Selon une enquête de Mediapart, le célèbre jouet en caoutchouc, vendu depuis des décennies avec la mention “made in France” bien visible sur l’emballage, serait en grande partie fabriqué en Chine. Pas depuis hier. Depuis plus d’une dizaine d’années, au moins.
Un “made in France” qui ne tient plus la route
La production des Sophie la girafe aurait été délocalisée en Chine dès 2013, selon Mediapart. Ce qui est particulièrement troublant, c’est que l’estampille “made in France” aurait été conservée sur les emballages bien après cette date, malgré le transfert d’une partie significative de la fabrication à l’étranger.
Alain Thirion, dirigeant de Vulli, a confirmé une partie des faits auprès de l’AFP. Face aux difficultés rencontrées dans les cadences de la nouvelle usine de Saint-Nabord, dans les Vosges, “Vulli fait fabriquer ses girafes nues en Chine”, admet-il, avant d’ajouter que “toutes les girafes sont terminées et surtout contrôlées une par une en France.”
Il va même plus loin en affirmant que la fabrication chinoise “n’a jamais été un mystère pour personne” et que Sophie y aurait été produite “pour partie” depuis une trentaine d’années. “Si on nous demandait, on le disait”, assure-t-il.
Sauf que les consommateurs, eux, ne demandaient pas. Ils faisaient confiance à ce qui était écrit sur la boîte.
L’usine française, un décor de façade ?
L’enquête de Mediapart pointe également du doigt l’usine historique de Rumilly, en Haute-Savoie. Sur Amazon, on peut encore lire que Sophie la girafe “est fabriquée à la main à Rumilly, en France, avec ses 14 opérations manuelles.” Une belle histoire. Sauf que des employés décrivent cette usine comme pratiquement vide au quotidien, remise en marche uniquement lors de visites extérieures, comme une sorte de vitrine soigneusement entretenue pour les beaux jours.
Sur le site officiel du jouet, Rumilly n’est d’ailleurs plus mentionnée que comme siège social. Plus rien sur la fabrication.
La DGCCRF ouvre une enquête
L’affaire ne reste pas sans suite. La Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes a ouvert une enquête. L’administration a indiqué ne pas pouvoir commenter une procédure en cours, mais a tenu à rappeler les règles du jeu.
“La francisation abusive d’une marchandise, c’est-à-dire faire croire au consommateur qu’elle a été produite en France alors que c’est faux, peut être considérée comme une pratique commerciale trompeuse, punie de deux ans de prison et 300 000 euros d’amende, le montant pouvant être porté à 10 % du chiffre d’affaires moyen de l’entreprise fautive.”
Alain Thirion, de son côté, affirme être “en discussion avec la DGCCRF” sur ce que recouvre précisément l’appellation “made in France”. Une discussion qui aurait sans doute dû avoir lieu bien avant que l’enquête de Mediapart ne tombe.
70 millions de girafes vendues dans le monde
L’ironie de l’histoire, c’est que Sophie la girafe est une success-story absolue. Née en 1961, elle se décline aujourd’hui en plus de 170 références, quatre collections distinctes, et s’exporte dans plus de 85 pays. Soixante-dix millions d’exemplaires vendus dans le monde depuis sa création. Un symbole du savoir-faire français à l’international, vante fièrement l’entreprise sur son site.
Un savoir-faire français. Fabriqué en Chine.
Alain Thirion assure vouloir atteindre à terme une production 100 % française, une fois que les nouveaux processus de l’usine de Saint-Nabord seront totalement au point. Ces nouvelles méthodes, basées sur l’injection de caoutchouc naturel, seraient moins polluantes que les anciens moules en plâtre. L’intention est louable. Mais pour des millions de parents qui ont acheté Sophie en croyant soutenir le made in France, le mal est déjà fait.
Et le logo sur l’emballage ? Il a discrètement commencé à changer. Mediapart note que la mention du lieu de production a récemment disparu en partie des packagings. Comme si quelqu’un, quelque part, avait senti le vent tourner.
