
Les scintillements de la mer d’Iroise se reflètent jusque sur la baie vitrée. À l’étage de son pavillon, Jean-François Abgrall navigue entre les étuis de guitare, les photos de ses petits-enfants et les dossiers de synopsis de films. À 67 ans, l’ancien enquêteur est accaparé par le projet d’une série documentaire pour Canal+, consacrée à sa traque du tueur en série Francis Heaulme. La retraite attendra bien, d’autant plus qu’un ultime combat, opportunément mis en lumière par un livre-enquête remarquable, le monopolise depuis 25 ans : obtenir la reconnaissance de l’innocence d’une femme, Edwige Alessandri, triplement condamnée pour le meurtre de son époux.
« Trouvez les assassins »
C’est sa réputation d’enquêteur intègre, capable de démontrer l’erreur judiciaire dont fut victime Patrick Dils, qui conduisit Edwige Alessandri à lui envoyer une lettre. Nous sommes alors en juillet 2002. Cette habitante de Pernes-les-Fontaines, dans le Vaucluse, est incarcérée, et au bout du rouleau. « Elle m’écrit que sa vie est fichue et me demande si j’accepterais d’identifier les meurtriers de son mari. Elle finit par cette phrase : “Au-delà de ma mort, trouvez les assassins”. » Cette supplique titille Jean-François Abgrall. « La plupart des courriers que je recevais se résumaient à : “Sortez-moi de prison”. Là, ce n’était pas ça. »
« Merde, le coup est parti. Tirez-vous ! »
Jean-François Abgrall récupère le dossier mais prévient les parents d’Edwige Alessandri : « Si elle est coupable, je l’enfonce. Si elle est innocente, je la sortirai de là ». Là encore, il est étonné de leur réaction car les deux retraités semblent rassérénés par sa mise en garde. Il s’immerge dans l’affaire, qui lui fait découvrir le quotidien aisé de Richard et Edwige Alessandri. Gérants d’un Intermarché, ils habitent, avec leurs deux fils, un mas cossu, à Pernes-les-Fontaines, près de Carpentras. Dans la nuit du 16 au 17 juillet 2000, Richard Alessandri est abattu dans son sommeil d’un coup de fusil de calibre 12 en pleine tête. « Merde, le coup est parti. Tirez-vous ! », entend son épouse qui, au comble de l’effroi, attend la mort.
« Tellement d’a priori »
La mort ne la cueille pas mais les gendarmes ne vont pas croire à un home-jacking qui a mal tourné et vont l’incriminer. Bien vite, elle sera affublée du surnom de veuve noire. « Les preuves matérielles sont inexistantes et les conclusions sont contradictoires avec les constatations. La section de recherches de la gendarmerie de Nîmes a interprété des situations fausses et est partie bille en tête ! », s’indigne Jean-François Abgrall, qui se dit effaré : « Le dossier est constitué de tellement d’a priori que ça me met en colère ! ».
Un ADN matche
Jean-François Abgrall met en exergue des moulures de chaussures, dont aucune ne correspond à celles des membres de la famille, et surtout deux mégots, non analysés, bien que retrouvés derrière une petite haie, là où les cambrioleurs auraient attendu le moment de passer à l’action. Las, Edwige Alessandri est condamnée à 12 ans de réclusion par la cour d’assises du Vaucluse. Idem devant les assises du Gard. Le verdict sera cassé pour vice de forme. Elle écopera de dix ans de réclusion en 2009, à Lyon, mais en obtenant que l’ADN soit prélevé sur les mégots et entré dans le Fichier national automatisé des empreintes génétiques (Fnaeg). Bingo ! Il matche avec celui d’un homme déjà condamné pour cambriolage.
« Cette femme est un phénix »
« Aujourd’hui, on sait tout ! », résume Jean-François Abgrall, en écrivant les noms des quatre auteurs présumés. « Ce dossier m’a bouffé », ajoute-t-il en louant la force d’Edwige Alessandri, qui, à 67 ans, a introduit, le 5 mars 2026, une deuxième requête devant la cour de révision et de réexamen. La première a échoué, bien que la police judiciaire de Montpellier (Hérault) ait conclu à son innocence. « Cette femme est un phénix », finit-il, admiratif. Sera-t-il auditionné ? Il est prêt, et plutôt rodé : fin 2026, il est convoqué devant les assises du Vaucluse. Francis Heaulme y sera jugé pour l’homicide d’un ingénieur agricole, en 1989. Il avait raconté son crime en 1993, à la façon d’un rébus, à Jean-François Abgrall qui le pistait alors pour le meurtre, en mai 1989, d’une aide-soignante, Aline Pérès, au Relecq-Kerhuon (29). Décidément, la retraite attendra.
* « Les deux mégots – La vérité sur l’affaire Alessandri », par Geoffrey Le Guilcher. éd. Goutte d’or