De notre journaliste à Grenoble,
« Vous votez à Grenoble ? Votez pour Alain Carignon ! » Amel tend un tract, sourire aux lèvres, au milieu des étals du marché Saint-Bruno, à cinq minutes à pied de la gare de cette commune de 159.000 habitants. Ici, la politique s’est invitée entre les étals de fruits et légumes. Un flyer rouge de Laurence Ruffin, candidate de l’union de la gauche et des écologistes, gît au pied d’un stand, vestige d’un précédent tractage.
Mais ce jeudi matin, quatre candidats de la liste « Réconcilier Grenoble » ont envahi les allées avec leur programme, qui est, lui, de couleur bleue. A l’approche du second tour des municipales, la tension est à son maximum. Le 15 mars, Alain Carignon, maire de 1983 à 1995 et candidat LR, a créé la surprise en arrivant en tête avec 27,04 % des voix, contre 26,33 % pour Laurence Ruffin. Un écart infime de 372 voix qui a fait mentir les sondages. « Ça n’a été une surprise que pour le camp adverse, nous, on sentait bien la dynamique sur le terrain », pointe Amel.
« Ses casseroles ? C’est du passé »
Sur le marché, Monique, 65 ans, n’hésite pas une seconde en voyant Amel et son équipe. « Je suis pour Carignon, je l’aime bien. La ville serait plus propre », assure-t-elle en traînant son caddie. Samia, 46 ans, détourne le regard, avec un sourire gêné. « Roh mais c’est pardonnable ses casseroles », reprend Monique, sans que son amie n’ait eu besoin de dire un mot.
Les « casseroles » en question sont pourtant lourdes. Condamné en 1996 pour corruption et abus de biens sociaux dans l’affaire de la privatisation de l’eau, Alain Carignon a passé vingt-neuf mois derrière les barreaux. Un record pour un élu français. Pour Malika, 74 ans, c’est de l’histoire ancienne. « Ce qui importe, c’est le présent et ce qu’il veut faire de la ville. » Pour elle, Grenoble a changé. « Elle est devenue pire que le Bronx à New York », affirme-t-elle.
« Un repris de justice ? ! Non merci »
Mais le nom de Carignon agit aussi comme un repoussoir. Plusieurs personnes refusent le tract, qualifiant le candidat de « repris de justice », de « mafieux » et demandant aux militants « si ça ne les dérange pas de soutenir un type pareil ». « Ah non, je ne voterai pas pour quelqu’un qui a fait de la prison », lance une dame, poursuivant son chemin. Mohamed, installé dans le quartier depuis 57 ans, a vécu les deux premiers mandats de l’ancien maire. « Et c’est non, merci. Dimanche soir, on lui dira bye-bye. Ciao Carignon. »
Jean-Claude et Anne, dont la fille habite le quartier, sont catégoriques. « Par éthique, par principe, ce n’est pas possible. Quand on est reconnu coupable d’une telle histoire de corruption, on s’abstient, on s’efface », affirment-ils. Mais ces remarques n’atteignent pas Jean-Philippe, militant et candidat sur la liste « Réconcilier Grenoble ». « Les opposants nous attaquent toujours sur un truc qui date d’il y a plus de trente ans. Pas sur nos mesures », dit-il, en tournant les talons.
Il n’est pas revenu, il « a toujours été là »
Alain Carignon ne revient pas en politique, il n’en est jamais parti. Depuis sa libération, il n’a pas quitté le paysage politique local malgré ses défaites (aux législatives de 2007, puis aux municipales de 2014 et de 2020). Lors de cette dernière campagne, il avait déclaré que « c’était son dernier tour de piste ».
« J’avais dit que c’était la der des der mais je suis passé à l’action en entrant dans l’opposition dans le conseil municipal… Pourquoi je suis toujours là ? Parce que je suis passionné par ma ville. Le maire sortant, Éric Piolle, lui, a disparu après douze ans », lance-t-il. Avant d’ajouter : « J’ai 77 ans. Je ne cherche pas à devenir quelqu’un avec cette candidature. Et ce n’est pas par ego, ça fait longtemps que je n’en ai plus. » Et il assure, il ne se représentera pas à 84 ans.
« Ce n’est pas une question de droite-gauche »
« Mais on n’en est pas encore là », reprend-il. Car il faut encore la gagner, cette élection. Même si, à son bureau de campagne, l’ambiance est plutôt à la fête depuis dimanche. Pour Clément Chappet, n° 5 sur la liste, la clé du score inattendu est simple : « Alain Carignon prend son carnet, va toquer aux portes, rencontre les gens. Et ils veulent du changement, ce n’est pas une question de droite-gauche. »
Il met en avant le bilan du premier maire EELV élu dans une grande ville en France, contesté par près de deux tiers de la population, selon un sondage du Dauphiné Libéré. On lui reproche d’avoir « mis de côté » plusieurs sujets centraux, comme les quartiers populaires. Ces derniers, au sud de la ville, ont voté pour Alain Carignon dimanche dernier.
Grenoble, une ville de gauche ? « On va faire mentir les analyses », assure le militant. Avant d’enchaîner, sourire en coin : « Comme en 1983. » A côté de lui, Emma, 25 ans, acquiesce en souriant. Elle aussi est convaincue de la victoire. « Dans ma famille, on disait toujours que le seul vrai bon maire de Grenoble, c’était Alain », affirme-t-elle.
C’est également le cas d’Amel. Maman de deux enfants, commerçante, elle milite pour Carignon par inquiétude pour la sécurité, la fermeture des commerces en masse. Elle balaie les accusations de racisme portées par le camp adverse et le discours sur son passé. « C’est ridicule. Je suis moi-même Franco-Algérienne. Et pour le reste, il a payé ses erreurs. Il faut regarder vers l’avenir maintenant. »
En face, Ruffin et une alliance
À quelques rues de là, sur le marché de l’Estacade, l’ambiance est tout autre. « Faites rempart à Carignon », lit-on sur les tracts de Laurence Ruffin. Maëva s’arrête sur son vélo. « Il a fait 27 % ? ! Mais c’est une horreur. Comment c’est possible ? » À l’inverse du candidat de 77 ans, Laurence Ruffin, qui a dirigé une société coopérative et participative spécialisée dans l’édition de logiciel, est novice en politique. La sœur de François Ruffin n’avait jamais adhéré à un parti et ne s’était jamais présentée à une élection avant de se lancer pour la mairie de Grenoble.
Après le premier tour, pour contrer l’ancien maire, la candidate de 48 ans a scellé une fusion technique avec la liste d’Allan Brunon (LFI). Lors de son meeting mercredi soir, Laurence Ruffin a appelé les électeurs à « faire honneur à notre passé en disant non à Carignon et à la corruption, et oui à Grenoble ». Le camp Carignon, lui, espère que cette alliance avec les insoumis fera fuir les électeurs centristes (Horizons, Place publique) vers sa liste.
Résultats des élections commune par commune
Ce dimanche, la ville pourrait basculer à droite, une première depuis trente ans. « Les Grenoblois ont sanctionné la municipalité en place depuis douze ans », assure Alain Carignon, convaincu de son succès. Et s’il perd ? « Ce sera ingouvernable », glisse-t-on dans son entourage. « Aaah Carignon, il s’accroche hein », sourit-on au marché. Depuis quarante ans, c’est un fait.

