Il y a un chiffre qui dit tout sur ce que représente Craig Gordon à la Coupe du monde 2026 : 25 ans. C’est l’écart d’âge exact entre lui et Gilberto Mora, le plus jeune joueur du tournoi. Autrement dit, quand le gardien écossais de Heart of Midlothian a fait ses débuts en sélection en 2004, le gamin mexicain n’était même pas né.
Né le 31 décembre 1982 à Édimbourg, Craig Gordon sera âgé de 43 ans et 162 jours le jour du match d’ouverture le 11 juin. C’est la FIFA elle-même qui l’a certifié : Gordon est le joueur le plus âgé de toute la compétition. Juste derrière lui, à 41 ans et 126 jours, se trouve un certain Cristiano Ronaldo. Le monde du football réunit donc, dans ce même tournoi, le joueur le plus vieux de son histoire récente et l’une de ses plus grandes légendes en toute fin de parcours.
Mais derrière les chiffres fascinants, il y a des histoires bien moins simples. Et c’est là que ça devient vraiment intéressant.
Craig Gordon : l’homme qui voulait prendre sa retraite… et ne l’a pas fait
Si vous deviez résumer la carrière de Craig Gordon en un mot, ce serait probablement “résilience”. Pas par cliché — par réalité documentée.
L’homme a survécu à deux années sans jouer après avoir quitté Sunderland en 2012, à une fracture de la jambe qui l’a éloigné des terrains de décembre 2022 à décembre 2023, à une blessure à l’épaule en août 2025 qui l’a immobilisé jusqu’en octobre, à une autre blessure à l’épaule signalée en février 2026. À chaque fois, il est revenu. À chaque fois, il a repris sa place dans le groupe de la sélection écossaise.
Et pourtant, voilà le détail qui n’a pas fait beaucoup de bruit mais qui mérite qu’on s’y attarde : Gordon avait envisagé de prendre sa retraite à l’été 2025, mais a décidé de continuer après s’être vu offrir l’opportunité de jouer la Coupe du monde 2026 par le sélectionneur Steve Clarke.
C’est fascinant. Un joueur qui était prêt à raccrocher, qui reste uniquement pour disputer son premier et dernier Mondial. Et maintenant qu’il y est, une vraie question se pose.
Le paradoxe Gordon : sélectionné, mais jouera-t-il vraiment ?
Steve Clarke a retenu trois gardiens pour ce Mondial : Craig Gordon (Hearts), Angus Gunn (Nottingham Forest) et Liam Kelly (Rangers). Un point commun saute immédiatement aux yeux : aucun des trois n’est titulaire dans son club. Pire encore, leur temps de jeu cumulé cette saison en club représente seulement 540 minutes au total, soit l’équivalent de six matchs complets. Craig Gordon, pressenti pour débuter, a 43 ans et n’a joué que trois rencontres avec Hearts cette saison, dont aucune depuis sa blessure à l’épaule en février.
Trois matchs en six mois. Et le dernier remonte à plusieurs mois. C’est le curriculum vitae qu’un gardien de 43 ans présente pour disputer la première Coupe du monde de l’Écosse en 28 ans.
Gordon n’a pas vu une minute d’action depuis janvier, après avoir été écarté pour blessure. Dans ces conditions, il y a fort à parier que c’est Angus Gunn de Nottingham Forest qui s’installera dans les buts écossais face à Haïti le 13 juin à Boston. Gordon, lui, sera dans le groupe. Il vivra le tournoi. Mais le vivra-t-il debout sur la ligne de but, ou assis sur le banc ?
Si Gordon venait à jouer en Amérique du Nord, il deviendrait le deuxième joueur le plus âgé de toute l’histoire de la Coupe du monde, derrière le gardien égyptien Essam El Hadary, qui avait 45 ans lors du Mondial 2018. C’est le genre de record qui ne se refuse pas. Mais encore faut-il que Steve Clarke lui donne sa chance.
Une carrière entière résumée en une sélection de 26 joueurs
Pour ceux qui ne connaissent pas Gordon, le personnage mérite quelques lignes.
Le gardien de Heart of Midlothian entre dans ce tournoi avec 83 sélections en équipe nationale, pour la première Coupe du monde de l’Écosse depuis 1998. Ce qui représente un chiffre remarquable pour un joueur dont la carrière internationale a failli s’arrêter plusieurs fois — et qui, de son propre aveu, pensait en avoir terminé avec le football de haut niveau l’été dernier.
Son parcours en club est une accumulation de hauts et de bas peu commune. Des années dorées avec Hearts, un passage en Premier League avec Sunderland (95 matchs de 2007 à 2012), cinq titres de champion d’Écosse avec le Celtic entre 2015 et 2019, puis un retour aux racines à Édimbourg. Et ces blessures, toujours ces blessures, qui l’ont régulièrement contraint à tout reconstruire.
Gordon est devenu le joueur le plus capé de l’histoire de l’Écosse en juin 2024. Autant dire que sa présence au Mondial 2026 n’est pas un coup de chance — c’est l’aboutissement logique d’une carrière hors normes.
L’Écosse de retour sur la scène mondiale : 28 ans d’attente
Il faut replacer la sélection de Gordon dans son contexte national pour comprendre ce que ce Mondial représente réellement.
L’Écosse prépare sa première participation à une Coupe du monde depuis 1998, et Clarke a compté sur l’expérience et le long palmarès international de Gordon, qui remonte à 2004, pour inclure le gardien dans le groupe final.
Vingt-huit ans d’absence. Des générations entières de supporters écossais n’ont jamais vu leur équipe nationale jouer un Mondial. Et voilà que le groupe de Steve Clarke — avec McTominay à Naples, Robertson à Liverpool, McGinn à Aston Villa, mais aussi ce gardien de 43 ans que tout le monde pensait en retraite — ramène le Tartan Army sur la scène mondiale.
Gordon sera aux côtés de coéquipiers qui n’étaient pas encore nés quand il a fait ses débuts en sélection en 2004. Une image qui en dit plus long que n’importe quel discours sur la longévité de ce joueur.
Ronaldo, 41 ans : deuxième au classement des anciens, premier dans les têtes
Il serait trop simple de ne parler que de Gordon sans évoquer celui qui le suit dans le classement des joueurs les plus âgés du tournoi.
Sans surprise, Cristiano Ronaldo a été appelé par l’équipe du Portugal pour disputer, à 41 ans, sa sixième Coupe du monde cet été en Amérique du Nord. Blessé avec son club saoudien Al-Nassr à la fin du mois de février, il avait dû déclarer forfait lors des matches amicaux disputés par la Seleção en mars contre le Mexique (0-0) et les États-Unis (2-0). Le quintuple Ballon d’Or a depuis rejoué en club et se prépare donc à participer à son sixième Mondial.
Interrogé lors d’un forum sur le tourisme à Riyad, Ronaldo a clairement confirmé que le Mondial 2026 serait son dernier : “Oui, à coup sûr, j’aurai 41 ans et je pense que ça sera le moment.”
La différence entre Ronaldo et Gordon, c’est que le Portugais, lui, va presque certainement jouer. Il est le capitaine, il est le visage, il est la raison pour laquelle des milliards de personnes regarderont Portugal-Colombie ou Portugal-RD Congo. À 41 ans, Ronaldo va disputer son sixième Mondial, ce qui représenterait un record qu’il pourrait toutefois égaler avec son grand rival argentin Lionel Messi.
Six Coupes du monde. Jamais gagnée. C’est l’autre histoire qui se joue dans ce Mondial 2026, et qui rend la présence de Ronaldo particulièrement chargée en émotions.
L’angle que personne ne creuse : et après ?
Voilà la question qui mérite vraiment d’être posée, et qui n’a pas de réponse simple.
Pour Craig Gordon, le contrat avec Hearts expirait le 31 mai 2026. Ce Mondial 2026 est, sauf surprise totale, le dernier acte d’une carrière qui a débuté à la fin du siècle dernier. Un homme qui devait prendre sa retraite en 2025, qui ne le fait pas, qui joue trois matchs en une saison entière, et qui se retrouve à 43 ans dans une liste de 26 joueurs pour la Coupe du monde. Il y a quelque chose d’à la fois absurde et magnifique là-dedans.
Pour Ronaldo, c’est différent. Il a également évoqué sa retraite, réaffirmant qu’il raccrocherait bientôt les crampons. “Soyons honnêtes, quand je dis bientôt, cela signifie probablement encore un ou deux ans”, a-t-il déclaré. Ce qui veut dire que même après ce Mondial, CR7 ne disparaîtra pas totalement des terrains. Mais l’aventure avec la Seleção, elle, touche à sa fin.
Ce que dit ce Mondial sur le football d’aujourd’hui
Ce Mondial 2026 offrira une probable dernière opportunité à sept quadragénaires. Craig Gordon sera le doyen à 43 ans et 162 jours, soit un quart de siècle de plus que le benjamin Gilberto Mora, qui a 17 ans et 240 jours.
Jamais, dans toute l’histoire de la Coupe du monde, autant de joueurs de plus de 40 ans n’auront été présents simultanément. C’est à la fois un signe de l’évolution des méthodes de récupération et de préparation physique, et le reflet d’un tournoi élargi à 48 équipes qui offre des opportunités à des profils plus atypiques.
Craig Gordon en est l’incarnation parfaite : pas une star mondiale, pas un nom qui fait lever les stades à l’autre bout de la planète, mais un gardien de but écossais de 43 ans qui a survécu à tout ce que le football pouvait lui envoyer, et qui sera bien là le 13 juin au Gillette Stadium de Boston quand l’Écosse jouera son premier match de Coupe du monde depuis deux décennies et demie.
Qu’il joue ou non, c’est déjà, en soi, une belle histoire.
