Personne ne savait où elle était. Personne, sauf eux.
Liliane Coinchelin, 72 ans, retraitée discrète du village de Saint-Michel-sur-Meurthe dans les Vosges, a disparu de la vue de tous sans que presque personne ne tire la sonnette d’alarme. Pas d’adieu, pas de traces, juste un silence qui durait. Ce silence, ses propres fils l’auraient organisé.
Selon Paris Match, tout commence vraiment le 28 janvier dernier. William Mathis, maire du village depuis trente-six ans, compose le 17 après plusieurs alertes d’habitants inquiets. Le parquet d’Épinal ouvre une enquête pour disparition inquiétante. Les policiers frappent à la porte d’Anthony Leost, le fils cadet, chez qui Liliane vivait depuis quelques années. La mère n’est pas là. “J’ai pourtant déjeuné avec elle à midi”, assure-t-il aux forces de l’ordre, avant d’appeler son frère aîné Jimmy. Même réponse côté aîné. Aucune nouvelle.
Anthony organise alors une battue citoyenne le 8 février, avec une quarantaine de volontaires. Sauf que quelque chose cloche dès les premières minutes. Il décrit sa mère avec les cheveux courts, en jogging. Or Liliane portait de longs cheveux blonds et ne mettait que des jupes. “Au bout de trente minutes, j’ai compris que l’on cherchait pour rien”, confiera plus tard un participant à la recherche. Comment une femme handicapée de naissance à la hanche, à mobilité réduite, aurait-elle pu s’aventurer seule en forêt ? “Ce n’était pas crédible”, confirme une proche.
Une glace sans tain, une caméra, et trois ans de silence forcé
Le 2 mars, Anthony et Jimmy Leost, ainsi que Claire Lienhart, compagne du fils aîné et ancienne préparatrice en pharmacie, sont placés en garde à vue dans trois pièces distinctes du commissariat de Nancy. Anthony se mure dans le silence. Jimmy, lui, craque. Et ce qu’il révèle aux enquêteurs est glaçant.
Liliane Coinchelin serait décédée en janvier 2023, après avoir été séquestrée et maltraitée pendant des semaines dans la maison familiale, une bâtisse encore en travaux, anciennement propriété de son grand-père maternel. Selon les aveux de Jimmy, confirmés par sa compagne, leur mère vivait comme une prisonnière. Surveillée en permanence par une caméra reliée aux téléphones de ses deux fils et observée à travers une glace sans tain, elle aurait été privée de soins, réduite à n’être plus que l’ombre d’elle-même. Jimmy Leost accuse directement son frère cadet d’être responsable de la mort de Liliane, affirmant qu’Anthony l’aurait “poussée à plusieurs reprises sur le lit” alors qu’elle n’avait plus que la peau sur les os.
Puis ce jour de janvier 2023. Selon le procureur de la République d’Épinal, Frédéric Nahon, Anthony aurait secoué sa mère une dernière fois. “Elle serait décédée juste après”, indique-t-il. Jimmy Leost aurait assisté à l’agonie de sa propre mère en regardant la vidéo sur l’écran de son téléphone, sans intervenir. Anthony aurait ensuite entreposé le corps dans le garage de la maison avant de l’enterrer dans un bois dont lui seul connaîtrait l’emplacement exact. À ce jour, aucune trace de la dépouille n’a été retrouvée.
250 000 euros, une maison en litige et des alertes ignorées
Pourquoi une telle horreur ? L’argent, probablement. L’héritage du grand-père maternel, décédé en 2009, avait transmis des assurances-vie aux deux frères pour un montant d’environ 250 000 euros. Réclamée en justice par l’oncle Jean-Pierre Coinchelin, la somme avait conduit à un procès, au terme duquel Anthony et Jimmy ont été condamnés à rembourser. Selon une proche, “ils se sont arrangés pour se rendre insolvables”. La maison dans laquelle Liliane a été séquestrée était aussi au centre des querelles familiales. “Tant qu’elle était encore vivante, Anthony pouvait continuer d’y vivre”, ajoute la même source.
À Saint-Michel-sur-Meurthe, les habitants décrivent le cadet comme un homme redouté. “Il était vulgaire et violent. C’était la terreur du village. Pour un simple regard, il était capable de déverser une pluie d’insultes”, témoigne une habitante. Une voisine se souvient d’une scène particulièrement parlante. “On était sur la terrasse avec mes enfants, on discutait simplement. Mais il a trouvé qu’on faisait trop de bruit. Alors il est sorti et a crié : ‘Fermez votre gueule !’ Quelques semaines plus tard, il en est venu à me menacer de mort !”
Des signaux d’alarme, il y en avait pourtant eu. En mars 2021, un médecin avait alerté sur l’état de santé de Liliane lors d’une consultation hospitalière, dénonçant le comportement “vindicatif et problématique” du fils cadet. Une mise sous tutelle avait été ordonnée en septembre de la même année. Mais dès novembre, le tuteur trouvait “porte close ou était confronté aux refus du fils cadet”, selon Me Laurent Bentz, avocat de l’association tutélaire de la région. Une lettre de l’oncle Jean-Pierre, datée de février 2025, évoquant pour la première fois une possible séquestration, n’aurait jamais atteint le bureau du juge des tutelles. Elle ne figurerait même pas dans le dossier, selon le procureur.
Anthony Leost, 39 ans, a été mis en examen pour actes de torture et de barbarie ayant entraîné la mort, séquestration en bande organisée, escroquerie et atteinte à la dignité d’un cadavre. Son frère Jimmy et la compagne de ce dernier sont poursuivis pour complicité. Tous trois sont en détention provisoire et présumés innocents.
Dans la rue qui longe la maison, certains passants détournent le regard. D’autres s’arrêtent, scrutent l’invisible. Derrière les volets clos, une lumière fragile filtre encore depuis le salon. Une lampe oubliée, peut-être. Ou le dernier vestige d’une vie qu’on a tenté d’effacer.
