Un père en larmes qui envisage de vendre l’une de ses jumelles de 7 ans. Un autre qui a déjà cédé sa fille de 5 ans pour payer une opération. En Afghanistan, le mariage d’enfants est devenu une stratégie de survie économique, légalisée depuis peu par le régime taliban.
Abdul Rashid Azimi vit dans la province du Ghor. Il a deux filles jumelles, Rogia et Rohila, toutes les deux âgées de 7 ans. Dans un entretien accordé à la BBC, il a décrit sa situation avec une franchise déchirante.
« Je rentre du travail les lèvres desséchées, affamé, assoiffé, angoissé et désorienté. Mes enfants viennent me voir en disant : “Baba, donne-nous du pain.” Mais que puis-je leur donner ? Où est le travail ? »
Il envisage de vendre l’une de ses filles en mariage pour subvenir aux besoins du reste de la famille. « Si je vends une fille, je pourrais nourrir le reste de mes enfants pendant au moins quatre ans. Ça me brise le cœur, mais c’est la seule façon. »
Un autre père a déjà franchi le pas pour payer une opération
Le cas d’Abdul Rashid Azimi n’est pas isolé. Saeed Ahmad, lui, a déjà vendu sa fille Shaiqua, 5 ans, à un proche de la famille.
La raison : une appendicite et un kyste sur le foie. Sans argent pour payer les soins, il a vu dans ce mariage anticipé la seule issue.
« Je n’avais pas d’argent pour payer les frais médicaux. Alors j’ai vendu ma fille à un parent. Si j’avais pris la totalité de la somme à ce moment-là, il l’aurait emmenée. Alors je lui ai dit de me donner juste de quoi payer son traitement maintenant, et dans cinq ans il me donnera le reste, après quoi il pourra la prendre. Elle deviendra sa belle-fille. »
Il a ajouté, la voix lourde : « Donner son enfant à un si jeune âge génère beaucoup d’angoisse. Les mariages de mineurs ont leurs problèmes. Mais comme je ne pouvais pas payer pour son traitement, je me disais que, du moins, elle serait en vie. »
Le régime taliban légalise les mariages d’enfants
Ces témoignages s’inscrivent dans un contexte légal qui vient de basculer. Plus tôt ce mois-ci, les Taliban ont officiellement reconnu les mariages d’enfants, avec des règles spécifiques pour les « filles vierges ». La loi a été approuvée par le chef suprême Hibatullah Akhundzada.
Sous ce texte baptisé « Principes de séparation entre époux », les mariages d’enfants sont légalement valides. Un enfant ne peut demander l’annulation qu’après avoir atteint la puberté, et la dissolution n’est permise que dans des cas très précis : mari disparu, apostasie, séparation forcée, liens d’allaitement ou accusations d’adultère.
L’article 7 va encore plus loin : le silence d’une « fille vierge » après la puberté peut être interprété comme un consentement au mariage. Cette règle ne s’applique pas aux garçons ni aux femmes déjà mariées.
Le texte délègue également aux patriarches familiaux l’autorité sur les mariages de mineurs, tout en précisant qu’ils peuvent être invalidés si les tuteurs sont abusifs, mentalement inaptes ou moralement corrompus. Une nuance qui, dans les faits, change peu de chose pour les milliers de filles concernées.
Pauvreté extrême et effondrement économique comme terreau
Ce phénomène n’est pas nouveau en Afghanistan, mais il s’est considérablement intensifié depuis la reprise du pouvoir par les Taliban en 2021. Les mariages précoces servent régulièrement à régler des dettes ou à acheter de la nourriture. La pression culturelle pousse les hommes à travailler, les femmes à rester au foyer, sans accès à l’éducation.
La situation économique aggrave tout. Selon l’ONU, l’Afghanistan reçoit aujourd’hui moins de 70 % de l’aide humanitaire qu’il percevait l’année précédente. Sanctions, isolement diplomatique, effondrement du marché du travail : les conditions qui conduisent des pères comme Abdul Rashid Azimi ou Saeed Ahmad à de tels choix sont structurelles, pas accidentelles.
