Un rapport accablant vient d’être publié. Des organisations humanitaires internationales documentent l’utilisation systématique de violences sexuelles contre des Palestiniens en Cisjordanie occupée, une arme de terreur qui pousse des familles entières à fuir leurs foyers.
Le West Bank Protection Consortium, regroupement d’organisations humanitaires internationales, a rendu public une étude intitulée “Violences sexuelles et transferts forcés en Cisjordanie”. Les conclusions sont sans appel.
Des femmes, des hommes et des enfants palestiniens rapportent des attaques, des mises à nu forcées, des fouilles corporelles intrusives et douloureuses, des soldats israéliens exposant leurs parties génitales, y compris devant des mineurs, ainsi que des menaces de violence sexuelle.
Seize cas de violences sexuelles liées au conflit ont été recensés par les chercheurs sur les trois dernières années. Un chiffre qui représente très probablement une sous-déclaration massive, en raison de la honte et de la stigmatisation auxquelles sont confrontées les victimes.
Le rapport est formel : “Les violences sexualisées sont utilisées pour faire pression sur les communautés, influencer les décisions de rester ou de quitter leurs foyers et leurs terres, et modifier les habitudes de vie quotidienne.”
La peur comme outil de déplacement
Les témoignages recueillis sont glaçants. Plus des deux tiers des ménages interrogés ont identifié la montée des violences contre les femmes et les enfants, dont le harcèlement sexuel ciblant les filles, comme le point de bascule dans leur décision de partir.
Le rapport le formule ainsi : “Les participants ont décrit le harcèlement sexualisé comme le moment où la peur est passée de chronique à insupportable. Ils ont parlé d’avoir regardé des femmes et des filles subir des humiliations et d’avoir calculé ce qui pourrait se passer ensuite.”
Parmi les violences documentées figurent le fait d’uriner sur des Palestiniens, de prendre et de diffuser des photographies humiliantes de personnes ligotées et déshabillées, de surveiller des femmes utilisant des latrines, ou encore de menacer des femmes de violence sexuelle.
Des soldats témoins sans réagir
Ce qui aggrave encore le tableau, c’est la passivité documentée des soldats israéliens présents lors de certains de ces abus. Ils auraient à plusieurs reprises omis d’intervenir ou de poursuivre les responsables.
Un cas particulièrement documenté concerne une femme soumise à une fouille interne douloureuse par deux soldates israéliennes entrées chez elle avec des colons, avant d’être contrainte de se déshabiller pour une fouille corporelle complète. Le rapport précise qu’elle “a décrit avoir reçu l’ordre d’écarter les jambes d’une manière qui lui causait de la douleur, et elle a décrit des commentaires dégradants et des attouchements dans des zones intimes.”
Les hommes et les garçons ne sont pas épargnés. En octobre 2023, des colons et des soldats ont déshabillé, menotté et frappé des Palestiniens du village de Wadi as-Seeq, uriné sur eux, tenté de violer l’un d’eux avec un manche à balai, avant de diffuser publiquement des photos de leurs victimes dénudées.
Des fillettes retirées de l’école, des mariages précoces organisés en urgence
Les conséquences sur le tissu social sont devastatrices. Pour limiter les risques de croiser des Israéliens susceptibles de les agresser ou de les harceler, des filles ont abandonné l’école et des femmes ont cessé de travailler.
Autre conséquence alarmante, une hausse des mariages précoces. Des parents, désespérés de protéger leurs filles, ont cherché à les éloigner des menaces en les mariant de toute urgence. Au moins six familles interrogées pour le rapport ont ainsi organisé des mariages pour des filles âgées de 15 à 17 ans.
Kifaya Khraim, responsable de l’unité de plaidoyer au Centre des femmes pour l’aide juridique et le conseil de Ramallah, résume la situation avec des mots simples et dévastateurs : “Les filles ne vont plus à l’école, et on assiste à des mariages précoces et forcés. Ce sont des mineures, mais nous savons que leurs mères et leurs pères essaient de les protéger en les faisant partir de la région. Les femmes perdent leur emploi parce qu’elles ne peuvent pas se rendre au travail à cause des violences sexuelles.”
Elle ajoute que son équipe n’a probablement connaissance que d’une infime fraction des cas réels : “C’est peut-être 1% des cas, et nous avons dû faire beaucoup de recherches dans les communautés locales juste pour gagner la confiance des gens afin qu’ils nous parlent de ces cas.”
Une culture de l’impunité dénoncée
Milena Ansari, responsable du département des territoires palestiniens occupés chez Physicians for Human Rights Israël, pointe du doigt une impunité systémique qui encourage ces comportements.
La récente décision d’abandonner les poursuites contre des soldats pour le viol filmé d’un détenu au centre de Sde Teiman a envoyé un signal particulièrement inquiétant.
Elle est catégorique : “Les autorités israéliennes autorisent effectivement l’utilisation de la violence sexuelle lorsqu’elles décident de ne pas poursuivre le cas le plus médiatisé, qui est extrêmement bien documenté. Il existe une culture d’acceptation des agressions sexualisées contre les Palestiniens. Il y a eu une discussion à la Knesset pour savoir s’il était acceptable ou non de violer un Palestinien. Même le Premier ministre n’a pas dit qu’Israël s’opposait au viol de détenus.”
L’armée israélienne n’a pas répondu aux questions posées sur les allégations d’abus sexuels commis par des soldats. Ce silence, dans ce contexte, est lui-même un signal.
