Un drame silencieux, pas si rare que ça. Le mercredi 14 janvier 2026, plus de deux mois après sa mort, le corps en décomposition d’un homme de 76 ans a été retrouvé dans son appartement, au dernier étage d’un immeuble, situé au cœur du centre-ville de Brest. Cette découverte macabre a eu lieu par hasard, alors que des techniciens intervenaient sur demande des occupants de l’immeuble d’à côté pour de possibles problèmes de moisissures générant des nuisances olfactives importantes.
Ces derniers avaient besoin d’accéder au dernier étage, et c’est la voisine du deuxième qui leur a ouvert la porte. « Je leur ai dit que je m’inquiétais pour le résident du dessus. Depuis fin octobre-début novembre, je ne l’entendais plus dans l’escalier, je ne le croisais plus. Et il ne sortait plus sa poubelle. Au début, j’ai pensé qu’il était parti voir sa mère âgée. Mais au fil des semaines, j’étais de plus en plus interloquée », confie-t-elle. Police et pompiers ont alors été sollicités pour l’ouverture de la porte, derrière laquelle ils ont trouvé la victime.
Sur sa porte palière, un message : « Absent »
Ce drame a plongé le voisinage dans une infinie tristesse. Si ce septuagénaire ne recevait pas chez lui, il n’était pourtant pas asocial, selon la voisine. « Je n’ai jamais été chez lui et ne l’ai pas invité en retour, mais quand on se croisait dans la cage d’escalier, les relations étaient toujours très cordiales », confie-t-elle.
« C’était une personne agréable. Il s’habillait très correctement, même s’il vivait chichement. Il avait été photographe indépendant, a travaillé pas mal pour les entreprises mais touchait une petite retraite », relate un commerçant voisin, qui l’accueillait souvent dans sa boutique pour boire un thé à son retour des courses. Alors qu’il rentrait d’un voyage et qu’il avait d’autres préoccupations en tête, ce commerçant n’a pas remarqué tout de suite cette absence inhabituelle. « Il lui arrivait également de voyager. Il m’avait notamment raconté être allé à la Réunion. » Ce n’est qu’un jour avant la funeste découverte qu’il s’est décidé à monter les trois étages. « Sur la porte, j’ai trouvé ce message : “Absent”. Ne voyant rien d’anormal, je suis redescendu. »
« Aucun incident de paiement »
Selon nos informations, le septuagénaire souffrait du syndrome de Diogène. Et c’est peut-être la raison pour laquelle il tenait éloigné les visiteurs. Il visitait régulièrement sa maman en Ehpad. Mais il aurait coupé les ponts avec ses deux filles et ses sœurs, il y a environ cinq ans. Une rupture familiale qui explique pourquoi personne ne s’est inquiété de son silence durant les fêtes de Noël et du Nouvel An.
« Il m’avait confié que sa chaudière ne fonctionnait plus et qu’il se lavait avec de l’eau chauffée à la casserole depuis des années. Ses persiennes étaient délabrées et sur le point de tomber. Il m’avait dit avoir fait des démarches mais n’avait eu aucune suite », rapporte la voisine.
Si le propriétaire de l’appartement n’a pu être joint, Square Habitat, la société de gestion à qui le bien était confié, assure qu’elle n’a jamais été sollicitée. « Il occupait ce logement depuis mai 1993. Le loyer était payé par sa maman, par virement automatique, et il n’y avait jamais eu d’incident de paiement », informe Laurent Schmitt, son directeur général.
On n’a pas les clefs et un appartement même loué est un espace privé.
Lorsque la voisine a alerté le syndic en novembre, une visite a eu lieu. Mais là encore, l’inscription « Absent » sur la porte a coupé court aux démarches. « On n’a pas les clefs et un appartement, même loué, est un espace privé. On n’avait aucune raison d’aller plus loin. »
Au moins trois autres cas en 2025
« Ce drame n’est malheureusement pas un cas isolé », rappelle le collectif Dominique. Depuis 2020, vingt membres bénévoles sont mandatés par la ville de Brest pour offrir des obsèques dignes et une sépulture décente à tous ces défunts partis dans l’anonymat et dont on ne retrouve pas la famille. Ils ont ainsi accompagné quinze personnes dans leur dernière demeure, en 2024, et onze en 2025. Toutes ne vivaient pas dans la rue. « Récemment, suite à la mort d’une dame à Pontanézen, on a su qu’elle avait huit frères et sœurs. On a laissé des messages, personne n’a répondu. »
Sur les quinze personnes prises en charge en 2025, trois ont été retrouvées mortes chez elles, à Lambézellec et Bellevue, plusieurs mois après leur décès. Dans nos colonnes, nous avons aussi relaté la découverte du corps momifié d’un homme d’une quarantaine d’années, dans son appartement à Saint-Martin, en janvier 2023, près d’un an après sa dernière apparition. Plus récemment, en juin 2024, c’est dans le quartier de Kerbernard que le corps d’une femme de 69 ans avait été retrouvé, plusieurs mois après sa mort.
Souvent, ces personnes sont dans une démarche d’isolement volontaire et créent une barrière.
De la mort sociale à la mort solitaire
À qui la faute, ces morts solitaires ? « Pour le voisinage, c’est très compliqué car, souvent, ces personnes sont dans une démarche d’isolement volontaire et créent une barrière », avance Isabelle Poudevigne, référente du collectif Dominique. Et avec la réduction des courriers papier, les boîtes aux lettres débordent moins vite qu’auparavant.
Selon une enquête de l’Adeupa, réalisée auprès de plus de 2 000 Brestois après l’épidémie de covid-19 et rendue publique en 2022, 13 % des habitants estiment être isolés socialement ; 20 % des Brestois n’ont pas (8 %) ou peu (12 %) de relations amicales ; et ils sont 28 % à ne connaître personne ou pratiquement personne au sein de leur quartier.
Chaque année, les Petits frères des Pauvres dressent un triste bilan : celui des personnes âgées retrouvées mortes plusieurs semaines, mois voire années après leur décès. Leur dernier recensement, rendu public ce mardi 27 janvier 2026, fait état de 32 disparitions de ce type en 2025. « Un nombre très largement sous-estimé », sait Isabelle Senecal, porte-parole de l’association. Cette dernière annonce la création d’un comité scientifique qui réunira chercheurs, sociologues gériatres et acteurs de terrain. Avec l’objectif d’analyser les facteurs de risque et de proposer des recommandations concrètes aux pouvoirs publics. Pour qu’enfin cessent ces morts « intolérables ».

