Près de trente ans après les faits, Jean Todt a décidé de tout dire. L’ancien patron de Ferrari chez qui Michael Schumacher a écrit les plus belles pages de sa carrière vient de lâcher une bombe. Dans le podcast High Performance de Jake Humphrey, le Français a reconnu ce que tout le monde savait mais que personne dans son camp n’avait jamais osé dire officiellement.
Schumacher a triché. Deux fois. Délibérément.
Et selon Todt, ces deux coups tordus lui ont coûté deux titres de champion du monde de Formule 1 supplémentaires. Une thèse qui mérite qu’on l’examine sérieusement. Parce que les faits, eux, racontent une histoire un peu plus compliquée.
Le virage-à-180 de Jean Todt
Pour mesurer l’ampleur de ce retournement, il faut se souvenir de ce que Todt disait à l’époque. En 2006, quand les commissaires de Monaco ont sanctionné Schumacher pour avoir immobilisé sa Ferrari à la Rascasse pendant les qualifications, bloquant ainsi le tour chronométré de Fernando Alonso, Todt avait sorti l’artillerie lourde. “Nous sommes totalement en désaccord avec cette décision”, avait-il déclaré, insistant sur le fait que Schumacher avait simplement commis une erreur de pilotage. “Une telle décision crée un précédent très sérieux, excluant la possibilité d’une erreur du pilote.”
Vingt ans plus tard, la version a changé du tout au tout. “En réalité, Michael, qui est quelqu’un d’exceptionnel, chaque fois qu’il perdait le contrôle, il le payait très cher” , reconnaît-il désormais.
Monaco 2006 : le tête-à-queue qui a tout changé
L’épisode de Monaco est probablement le plus sulfureux de toute la carrière Schumacher. Lors des qualifications sur les rues de Monte-Carlo, Schumacher occupait la pole provisoire quand il a “garé” sa Ferrari au virage serré de la Rascasse, déclenchant des drapeaux jaunes et sabotant efficacement le dernier tour lancé de Fernando Alonso.
La sanction a été immédiate. Parti du fond de la grille, il a remonté jusqu’à la cinquième place, mais Alonso a remporté la course depuis la pole héritée. Schumacher a finalement perdu le titre face à Alonso par 13 points. “Comme d’ailleurs, en 2006, lors des qualifications de Monte-Carlo avec Alonso où il avait volontairement fait un tête-à-queue. Il a dû partir du fond de la grille, cela lui a également coûté le championnat” , admet aujourd’hui Todt.
Mais est-ce vraiment si simple ? En 2006, Schumacher avait déjà perdu de précieux points tout au long de la saison, notamment à cause de problèmes mécaniques répétés sur sa Ferrari. Réduire la défaite de cette saison à ce seul incident de Monaco, c’est oublier toute la complexité d’un championnat de 18 courses.
Jerez 1997 : la collision qui a détruit un titre
L’autre épisode, c’est la finale du championnat 1997 à Jerez. Schumacher mène au championnat face à Jacques Villeneuve. La dernière course. Tout se joue là. Alors que Villeneuve tente un dépassement décisif, Schumacher ouvre légèrement sa trajectoire et percute la Williams de son rival. La Ferrari s’échoue dans le bac à graviers. Villeneuve finit troisième et devient champion du monde.
Pour cette faute, Schumacher a été disqualifié de l’intégralité du championnat 1997, un cas unique dans l’histoire de la Formule 1. Todt ne cherche plus à minimiser : “Nous avons lentement reconstruit Ferrari en 1996, remporté trois Grands Prix, et en 1997, nous avons perdu le championnat des pilotes lors de la dernière course à cause du dépassement controversé sur Villeneuve, où Michael a commis une erreur. Il lui est rentré dedans volontairement, mais il l’a mal fait.”
Todt plaide l’émotion, pas la stratégie froide
Ce qui est frappant dans les déclarations de Todt, c’est qu’il ne présente pas Schumacher comme un calculateur cynique. Il le décrit plutôt comme un homme submergé par ses propres émotions dans les moments décisifs. “Michael ne savait pas tricher. Il l’a fait, à ma connaissance, deux fois. Mais il l’a fait maladroitement. Il aurait été facile, il était en première ligne avec Villeneuve au départ. On a des exemples, deux années de suite, entre Senna et Prost. Il n’avait qu’à freiner un peu tard ou quelque chose comme ça, ce qu’il aurait pu faire au départ. Il a choisi de faire ça 10 tours avant la fin. C’était le mauvais choix.”
Et il ajoute cette explication qui résume sa pensée : “C’était juste une émotion. C’est pourquoi quand on juge quelqu’un en action, on doit être très indulgent. C’est facile autour d’une table, de dire ‘tu aurais dû faire ça’. Mais quand on est dans l’action, on doit comprendre que le cerveau réagit différemment.”
Le vrai Schumacher selon Todt : fragile, pas arrogant
Au-delà des controverses, Todt en profite pour tordre le cou à un mythe tenace. Schumacher l’arrogant, le froid, l’intouchable. Ce n’est pas l’homme qu’il a connu pendant dix ans. “Michael est un être humain assez fragile. Pas du tout la voix dure de quelqu’un qui pense savoir mieux que les autres. Après avoir été champion du monde, avant de commencer la saison suivante, il m’a demandé de retourner sur un circuit privé à Fiorano pour une demi-journée d’essais, juste pour s’assurer qu’il était toujours performant. C’est une grande force de ne pas être sûr de soi.”
Et quand on lui demande si les gens avaient tort de le percevoir comme arrogant, Todt répond sans hésiter. “Complètement. Michael est une sorte de garçon timide et généreux. Mais il cache sa timidité en ayant l’air arrogant. Je ne pense pas que vous fassiez ça pour vous aider. Je pense que c’est dans votre caractère, dans vos gènes, vous êtes comme ça.”
Alors, ces deux titres étaient-ils vraiment à portée de main ?
C’est là que la thèse de Todt mérite d’être nuancée. Affirmer que Schumacher a “perdu” ces deux championnats à cause de ces seuls incidents, c’est peut-être aller un peu vite. En 1997, la Ferrari était compétitive mais pas encore dominante. Villeneuve et Williams avaient montré une régularité redoutable. En 2006, la saison d’Alonso et de Renault avait été globalement supérieure sur la longueur.
Schumacher a commis des fautes graves. Deux fois. Et il les a payées au prix fort. Mais l’histoire aurait-elle forcément été différente sans ces incidents ? Rien n’est moins sûr.
Ce qui est certain, en revanche, c’est que Jean Todt vient de réécrire une partie de la légende. Vingt ans à défendre son pilote bec et ongles. Et maintenant, cette confession tardive. Le temps, en Formule 1 comme ailleurs, finit toujours par avoir raison des silences.
