Cette fois, ils y sont. Guidés par le premier directeur d’enquête appelé à la barre, les jurés de la cour d’assises des Côtes-d’Armor plongent, ce jeudi matin, dans les rues de Loudéac (22), Plumieux (22) et La Trinité-Porhoët (56), pour un voyage aux confins de la criminalité organisée. Grâce à 80 auditions, douze gardes à vue, des saisies d’armes, de drogues et des expertises biologiques, ils sont parvenus à fissurer l’omerta du milieu des narcotrafiquants du Centre-Bretagne.
Trace brunâtre
Première étape, le 27 février 2023, dans le studio de François Ferreira, 7, rue du Pavillon, à Loudéac. Le jour précédent, son ex-compagne, qui réside à Verdun (Meuse), a signalé sa disparition. C’est leur fille, Morgane, très liée à son père, qui l’a convaincue que son silence n’était pas normal. Les gendarmes se font ouvrir les lieux par la jeune fille. Bizarre, son portefeuille est là, visible, tout comme ses médicaments anti-rejets. François Ferreira a subi une greffe rénale et ne peut se passer de son traitement. Dans sa garde-robe, il manque une seule tenue : un jogging de marque Armani. Et puis, il y a cette trace brunâtre, sous la poignée de la porte d’entrée. C’est du sang. Il appartient à François Ferreira. Les gendarmes entendront un habitant de la résidence, qui croit avoir entendu « des bruits de claque », dans la nuit du 17 au 18 février 2023.
Héroïne, cocaïne, armes, faux billets
Morgane Ferreira, entendue à quatre reprises, va permettre aux gendarmes de comprendre qu’ils basculent dans une enquête criminelle. Son père était sorti de prison le 20 mars 2020 et s’était mis à travailler pour « Mermer », alias Mehdi Barbançon, un dealer établi à Plumieux. Mais, non content de ne pas avoir été rétribué pour les convoyages de drogue qu’il réalise pour lui, à Rotterdam, Nantes et Lorient, il lui a volé, au cours d’une nuit, mi-juillet 2022, un stock d’héroïne, de cocaïne, d’ecstasy, mais aussi des armes et des faux billets. Toute cette marchandise se trouvait dans la voiture de Mehdi Barbançon, garée à la Trinité-Porhoët. François Ferreira a forcé le coffre, avec un complice, Mickaël Robart, et a dérobé le tout.
Fracture et traumatisme crânien
François Ferreira a raconté tout cela à sa fille, le soir du 6 février 2023. Il pleurait. Il lui a dit aussi que ses blessures de la fin juillet 2022 n’étaient pas dues à un accident de moto. En fait, il a été séquestré deux jours dans le garage de Mehdi Barbançon. Des hommes encagoulés lui ont mis un calibre sur la tempe, dans la bouche, lui ont uriné dessus et l’ont battu comme plâtre, lui occasionnant une fracture du poignet gauche et un traumatisme crânien. Ils cherchaient à savoir si ce n’était pas lui qui avait dérobé le stock de drogue, d’armes et de faux billets de Mehdi Barbançon. Il n’a pas avoué. Ils l’ont relâché.
Une « carte de trésor »
Depuis son enlèvement, François Ferreira est très anxieux, aux aguets. Il laisse entendre à un proche qu’un butin a été enterré, et que, s’il devait partir précipitamment, ce proche serait chargé de remettre à sa fille une « carte de trésor ». Le 6 mars 2023, une information judiciaire, pour arrestation, enlèvement et séquestration commis en bande organisée, est ouverte. Une commission rogatoire est délivrée à la division « atteintes aux personnes » de la section de recherches de la gendarmerie de Rennes.
« Il faut restituer le butin »
Grâce à Morgane, les enquêteurs vont apprendre que, depuis l’automne 2022, François Ferreira était très proche d’un homme, Cédric Conord. Il l’accueillait régulièrement chez lui. Elle l’a d’ailleurs appelé quand elle ne parvenait pas à joindre son père. Cédric Conord lui fixe un rendez-vous le 21 février 2023. Fragilisée, morte d’inquiétude, Morgane déballe tout à son interlocuteur : le vol de la mi-juillet, la séquestration qu’a subi son père… Cédric Conord lui répond que les affaires dérobées appartenaient en fait aux grossistes de Mehdi Barbançon. Ce sont eux qui retiennent François Ferreira, dans une cave, à Rotterdam, « et qu’il faut restituer le butin ». L’axe Conord-Barbançon va être privilégié par les gendarmes. Une opération judiciaire est déclenchée le 20 mars 2023, avec un espoir : retrouver François Ferreira en vie. Espoir déçu.
