Pendant des décennies, elles ont gardé en secret l’indicible. Jusqu’au jour où l’une d’entre elles décide de mettre des mots sur ses angoisses. À Étel, elle aborde une ancienne élève pour parler des agressions sexuelles qu’elles ont subies, au début des années 1970, de la part de leur instituteur, directeur de l’école privée.
« Je sortais du cimetière. C’était début 2024. J’ai croisé Léa (*), qui m’a dit bonjour sans s’arrêter, avant de faire demi-tour. On s’est regardées », raconte Marie. « Pour la première fois, j’ai fait allusion à cet instit de CM2 : ” Tu veux parler de notre agresseur ? ” ».
Aujourd’hui, Marie fait face, sans détour. « Enfant, j’avais tellement honte… J’étais très réservée. Je me sentais coupable. Ça me soulage beaucoup de pouvoir enfin en parler ».
« Avant la récréation, on attendait avec angoisse »
Ce mercredi après-midi, elles sont cinq à accepter de témoigner, Géraldine écoute. Visage fermé, mains crispées, son regard est loin. Quand elle prend la parole, elle raconte cet instant avant la récréation « où on attendait toutes avec angoisse de savoir qui il allait appeler pour rester en classe sous prétexte d’exercice à corriger ». Elle décrit les agressions. « Un midi, alors que je n’en pouvais plus de ce que je subissais, j’ai dit à table devant mon père gendarme, que l’instituteur faisait des choses pas bien aux filles. Il a lâché sa fourchette, en disant que s’il me touchait, il irait le flinguer. J’ai eu tellement peur de ce qui pouvait se passer que je n’ai plus jamais rien dit. Je n’y pense pas 24 h/24, mais j’y pense tous les jours… »
« Je savais qu’il y avait d’autres élèves concernées », souligne Marie. « On voyait les filles qui restaient en classe à la récréation sortir en pleurant. On savait très bien pourquoi. On se consolait sans rien dire. Quelque temps avant ma rencontre avec Léa, j’avais aussi vu le message de Soizic sur Facebook, que j’avais très bien compris entre les lignes ».
« Ça y est, ça va sortir ! ».
Il fait chaud dans la pièce de l’association Corps et Âme qui, à Auray (56), accueille les femmes et les enfants victimes de violence. Mais Soizic ne quittera pas son manteau. « Je m’étais toujours promis de rechercher cet instit quand je reviendrais à Étel pour ma retraite », explique-t-elle. Ce jour-là, j’ai demandé sur la page ” T’es Étellois si ” des photos de classe du CM2 des années 70 de l’école privée d’Étel. Je savais que les anciennes élèves comprendraient ». Géraldine en fait partie : « Je me suis dit : ” Ça y est, ça va sortir ! ” ».
Elles se donnent rendez-vous pour porter plainte. « Toute ma vie, j’en avais rêvé », souffle Marie. Elles écrivent chacune ce qu’elles ont souffert. « Nous avons mis nos lettres dans une enveloppe pour porter plainte et expédier notre courrier au procureur de la République de Lorient ». Elles sont alors reçues à la gendarmerie pour déposer leur fardeau. « Après nous, d’autres femmes sont aussi allées porter plainte. Mais elles restent discrètes et n’en parlent pas ».
« Les gens nous demandent pourquoi parler maintenant et ne pas l’avoir fait avant », note Marie. « Il faut savoir qu’à cette époque, ce sujet était très tabou. Mais qu’en plus les victimes ont un sentiment de honte, qui, pour ma part, m’a poursuivi toute ma vie ».
Enquête pour agressions sexuelles et viols
Le 6 mars 2025, à Pluneret (56), l’agresseur présumé de ses anciennes élèves met fin à ses jours avec son épouse. Le vice-procureur de la République de Lorient confirme alors que cet homme de 82 ans était visé par des plaintes pour des faits à caractères sexuels. Il précisait qu’« une enquête était et restait ouverte des chefs d’agressions sexuelles sur mineures de quinze ans et viols sur mineures de quinze ans ». Depuis, le parquet de Lorient n’a pas répondu à nos sollicitations sur ce dossier.
Léa répète qu’elle ira « jusqu’au bout ». Elle a aussi écrit au parquet pour porter plainte contre la Direction diocésaine de l’enseignement catholique du Morbihan. « Nous voulons connaître les responsables du rectorat et de la DDEC. Certains savaient. Je voudrais qu’on m’explique pourquoi un directeur d’école finit sa carrière à mi-temps entre deux établissements, sans plus aucune responsabilité ? ».
Laurent de Beaucoudrey, directeur diocésain du Morbihan, indique avoir « transmis tous les documents qu’il y avait dans les archives ». « Très vite, je suis allé avec mon adjoint dans les cinq écoles par lesquelles le monsieur est passé, pour rencontrer tous les adultes, professeurs, personnels, présidents d’Ogec et de l’Apel », ajoute-il. « Les gens sont venus en nombre. Notre propos était de leur rappeler d’apporter toute l’aide nécessaire à la Justice, en transmettant tous les témoignages ou les documents dont ils disposaient ».
(*) Tous les prénoms ont été modifiés
Contacts
victimes.ecoles.privees.etel@gmail.com
Instance nationale indépendante de reconnaissance et de réparation : inirr.fr
