
Cela fait vingt ans que ces deux hommes-là sont associés. Trente qu’ils se pratiquent. À la tête de deux entreprises dans le domaine du patrimoine et des assurances, bâties ensemble, dans les Côtes-d’Armor. L’une a un temps économiquement porté l’autre. Et puis, le rapport s’est inversé à l’aune de la crise du covid. Dès lors, les conflits entre ces deux patrons – à la situation financière plus qu’enviable – se sont enracinés… Au point que l’un aurait fini, en fin d’année 2022, par mettre un contrat sur la tête de l’autre.
Ce rarissime dossier d’instigation à l’assassinat, jugé ce mardi 14 octobre 2025 par le tribunal correctionnel de Saint-Brieuc, est fait d’escroqueries, de rancœurs et de gros sous. Son personnage principal est un chauffeur routier costarmoricain, « recruté pour exécuter l’infâme contrat », pose la présidente. Il s’avérera être un escroc multicondamné qui, profitant des mésententes entre les deux hommes, finira par leur soutirer 20 000 euros à chacun avant de mettre les voiles… au Maroc, où il se trouve actuellement.
Un faux tueur qui joue sur deux tableaux
Costard ajusté, le patron de 59 ans soupçonné d’avoir voulu éliminer son associé raconte avoir fait la connaissance de l’arnaqueur en 2019 au gré d’une passion commune pour les Harley Davidson. « Il vous a fait part de son soi-disant passé d’enquêteur privé pour la DGSE », soumet la présidente. Le routier lui propose, moyennant de premiers chèques, de surveiller le collaborateur et sa famille. « Une sorte d’avance sur contrat », pour la juge. Au fil des semaines, le duo aurait mis au point plusieurs scenarii criminels.
On évitait de se voir en famille. Mon père a eu tellement peur qu’il en a eu des idées sombres
Pour crédibiliser l’un d’eux, l’arnaqueur appelle la femme de l’associé depuis un téléphone prépayé, pour lui faire croire à une liaison de son mari. « La première pierre du drame à venir, poursuit la présidente. Celui d’un prétendu meurtre sur fond de jalousie, suivi d’un suicide… » Mais le routier sait déjà que c’est sur deux tableaux qu’il jouera : en mars 2023, il informe l’associé du plan de son complice. Et promet à l’homme terrorisé, là aussi en échange de 20 000 euros, d’assurer sa protection et celle de sa famille, menacée elle aussi.
« On évitait de se voir, témoigne la fille de la victime. On pensait que nos téléphones étaient sur écoute. Mon père a eu tellement peur qu’il en a eu des idées sombres. » L’arnaqueur leur fait même croire que le prévenu a engagé une équipe de tueurs pour la liquider. En parallèle, il balade son complice : la mission, pour divers motifs, ne cesse d’être reportée. Confronté à des audios, le patron incriminé reconnaît des « discussions » à propos de cet assassinat, qu’il n’aurait « jamais sérieusement envisagé ».
La victime à son tour soupçonnée d’escroquerie
Il assure avoir été manipulé par l’escroc. « C’est lui qui a lancé cette idée et mon client l’a suivi », défend Me William Pineau. Les nombreux SMS échangés entre les deux hommes – « On est les seuls au courant » – « Il n’y a pas préjudice puisqu’il est vivant » – discréditent cette thèse selon l’avocat des victimes, Me Fabian Lahaie. L’histoire se corse encore : lorsqu’il a été informé du dessein criminel, l’associé a confronté le prévenu, lors d’une rencontre, et aurait tenté de lui soutirer 200 000 euros pour ne pas porter plainte.
La procureure n’a demandé aucune peine pour cette présumée tentative d’escroquerie. Elle a requis cinq ans de prison, dont trois assortis d’un sursis probatoire, contre le patron instigateur et cinq ans ferme à l’encontre du routier, pour lequel elle a demandé que soit décerné un mandat d’arrêt. Le tribunal rendra sa décision mardi 25 novembre 2025.