Une nuit de soirée à Londres, une accusation de viol, et une ligne de défense si inhabituelle qu’elle a fait le tour de la presse internationale. Retour sur un procès qui continue, des années plus tard, d’alimenter le débat sur la justice pénale au Royaume-Uni.
Une soirée à Mayfair qui tourne au cauchemar
En août 2014, une jeune femme de 18 ans se réveille dans un appartement de luxe londonien sans pouvoir se souvenir précisément de ce qui s’est passé pendant la nuit. Quelques heures plus tôt, elle avait rencontré Ehsan Abdulaziz, un promoteur immobilier saoudien fortuné âgé de 46 ans, au Cirque le Soir, une boîte de nuit huppée du West End. Accompagnée d’une amie de 24 ans, déjà connue de l’homme d’affaires, elle accepte de poursuivre la soirée dans son appartement de Maida Vale.
Sur place, Abdulaziz a d’abord un rapport sexuel avec l’amie de 24 ans, dans sa chambre. La plus jeune des deux femmes, elle, s’endort sur le canapé du salon après plusieurs verres d’alcool. C’est à ce moment précis que le récit des deux parties commence à diverger radicalement.
Ce que la jeune femme affirme s’être passé
Selon son témoignage, rapporté devant la Crown Court de Southwark par le procureur Jonathan Davies, la jeune femme se réveille en pleine nuit dans une position sans équivoque : « Elle s’est réveillée avec l’accusé en train de l’embrasser, son pénis dans son vagin. » Face à sa réaction de surprise, l’homme lui aurait répondu que tout allait bien, laissant entendre que son amie dormait déjà. Le procureur poursuit : « Elle s’est levée pour retrouver son amie, a essayé de la réveiller sans y parvenir, puis a tenté de sortir de l’appartement aussi vite que possible. »
Abdulaziz est arrêté peu après et inculpé de viol. Il nie catégoriquement les faits dès son interpellation.
La défense du « faux pas » qui a fait sensation
C’est au cours du procès que l’affaire prend une tournure singulière, au point de devenir l’un des dossiers les plus commentés de la justice britannique cette année-là. La défense de l’accusé avance une version pour le moins inattendue : Abdulaziz serait allé voir la jeune femme simplement pour lui proposer un t-shirt pour dormir ou lui commander un taxi. C’est elle, selon cette version, qui l’aurait alors attiré vers elle en posant sa main entre ses jambes, provoquant sa chute sur elle. L’homme affirme également que le bout de son sexe dépassait encore de son sous-vêtement, conséquence directe de son rapport précédent avec l’autre jeune femme — ce qui expliquerait, selon la défense, la présence de son ADN.
Face au tribunal, Abdulaziz résume sa version en quelques mots, devenus depuis tristement célèbres outre-Manche : « Je suis fragile, je suis tombé mais il ne s’est jamais rien passé, entre moi et cette fille il ne s’est jamais rien passé. » Le juge Martin Griffiths autorise, fait rare dans une procédure de ce type, qu’une vingtaine de minutes de son témoignage soient entendues à huis clos.
Un verdict rendu en seulement trente minutes
Les débats terminés, le jury se retire pour délibérer. Sa décision tombe en à peine trente minutes : les poursuites n’ont pas prouvé, selon les jurés, la culpabilité d’Ehsan Abdulaziz au-delà de tout doute raisonnable. En septembre 2015, il est déclaré non coupable de viol.
Cette rapidité de délibération, conjuguée à l’aspect rocambolesque de la défense retenue, a suffi à transformer cette affaire en cas d’école dans les débats sur la justice pénale britannique. Le verdict, pourtant, ne tranche en rien la question de ce qui s’est réellement produit cette nuit-là dans cet appartement de Maida Vale : il signifie seulement que l’accusation n’a pas atteint le niveau de preuve exigé par la loi anglaise, celui du doute raisonnable, pas celui d’une vérité établie sur les faits eux-mêmes.